Laurent Tournié, architecte

Laurent Tournié, architecte

Né en 1960, Laurent Tournié a fait ses études à l’école d’architecture de Toulouse et à Paris-Belleville, avec pour maîtres Henri Ciriani et Christian Devillers.

Lauréat de la bourse Delano and Aldrich/Emerson – AIA en 1989, et des Albums de la Jeune architecture 1990 (au sein de l’Atelier Philtre), il a fondé en 1998 l’Atelier d’Architecture Laurent Tournié – AALT sarl.

Parallèlement à sa pratique professionnelle, Laurent Tournié a enseigné le projet dans plusieurs établissements, dont l’ENSA de Montpellier, l’ENSA de Marseille, l’école de Louvain-La-Neuve, et l’ENSA de Toulouse où il est maître de conférence depuis 2002.

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Merci à Laurent Tournié pour cet échange, ces réflexions et ces transmissions toujours très inspirantes.

Technè : Comment caractérisez-vous la pratique de l’architecture dans votre agence ?

Laurent Tournié (LT) : Je n’aime pas le mot agence, je travaille dans un bureau (un espace décent bien éclairé) où nous faisons des dessins et des maquettes. Je veille à maintenir des plages de temps consacrées au dessin et à la critique, sinon je dois systématiquement faire du courrier, des descriptifs et des cadres quantitatifs, des compte-rendus, des tableaux, des visas de factures, des factures.

Quelle architecture souhaitez-vous bâtir ?

LT : Je voudrais bâtir des voûtes dont les surfaces transportent la lumière d’un espace sans contre jour. Je voudrais bâtir des espaces de silence que la laideur de la ville contemporaine ne pourrait jamais atteindre.

Je voudrais bâtir des logis qui soient suffisamment grands pour y permettre toutes sortes d’actions, avec un bon tiers de surfaces extérieures protégées du soleil et de la pluie.

Je voudrais bâtir dans un paysage merveilleux une maison cylindrique en pierres avec une seule baie.

Je voudrais systématiquement bâtir avec des matériaux pérennes.

Je voudrais bâtir avec des hommes et des femmes réveillés.

Que défendez-vous en tant que maître d'œuvre ?

LT : Devenir un architecte.

Je revendique une pratique artisanale du métier d’architecte, ce qui est très ambitieux et probablement un peu prétentieux car manifestement à contrecourant de notre époque. Cette position, comparable à celles des petites entreprises avec lesquelles nous travaillons pour bâtir, est presque économiquement soutenable grâce à la rémunération de mon activité d’ «enseignant» dans une école d’architecture.

Durant les années de formation initiale dans les écoles d’architecture, nous sommes nourris d’influences architecturales. Comment continuez-vous à utiliser les références aujourd’hui ? Quelle place cela prend-il dans le processus créatif de votre agence ?

LT : Etudiant, j’ai commencé mon apprentissage avec des maîtres que j’avais choisis: Les analyses de bâtiments modernes présentés comme remarquables et les quelques fragments théoriques qui me parvenaient me fascinaient sans m’éclairer. Les écoles ou j’ai étudié s’agitaient dans des bâtiments médiocres. C’est en allant voir des œuvres d’architecture que j’ai véritablement choisi de devenir un architecte: Dans les chefs d’œuvres, je nageais comme un poisson dans l’eau retrouvée, les théories pouvaient revenir…

Puis j’ai commencé à regarder les œuvres du passé avec la paix de celui qui comprend qu’il n’est pas nécessaire de tout savoir pour commencer à connaître; Je n’ai jamais rien pris que je ne puisse comprendre.

Les œuvres de mes trois monstres : Louis I. Kahn, Ludwig Mies van der Rohe, Le Corbusier constituent mon Panthéon. Henri Ciriani et Christian Devillers m’ont formidablement bien orienté vers les trois monstres et ils m’ont également appris à apprendre : dessiner, critiquer, recommencer. Lio Galfetti, Luigi Snozzi et Livio Vacchini m’apprennent à bâtir.

Je cultive les champs de mes connaissances: pour continuer à apprendre et pour résister à l’isolement culturel imposé par le combat professionnel, je m’emploie régulièrement à scruter les œuvres des trois monstres en partageant occasionnellement avec quelques étudiants volontaires certaines précisions issues de ma « longue recherche patiente ».

Il m’est arrivé une seule fois de projeter une maison en usant explicitement d’une « référence ». Nous étions en train d’analyser la maison Bianchi (Ligornetto) de Mario Botta avec un groupe d’étudiants de troisième année; l’analyse du site d’une maison que nous commencions à projeter au bureau, nous conduisait à envisager de bâtir une maison avec un piano nobile sur un socle de chambres: Les conditions d’accès et d’orientation de la maison, l’intuition de lui donner un « œil » unique pour regarder au loin par delà les contingences du terrain, nous ont conduit à expérimenter un dispositif spatial inspiré par la maison Biancchi que nous avons donc entrepris de critiquer à nouveau avec un intérêt décuplé.

Il arrive souvent que, cherchant à ramener les problèmes, toujours trop nombreux, posés par un projet vers un problème d’espace (on ne peut projeter un espace que lorsque celui ci a une direction, un sens…), je me demande comment Kahn aurait affronté (ou éliminé…) le problème: Parfois je crois pouvoir le dire, mais je cherche toujours à atteindre ma réponse, c’est à dire le point de vue qui me permet de revenir vers mes contemporains (clients, techniciens, contrôleurs…) avec un projet et une stratégie. Une réponse projectuelle, ce n’est pas une formule, c’est un horizon que l’on redessine tous les matins.

D’un point de vue de la transmission, je redoute l’emploi de la «référence» comme «béquille projectuelle» destinée à permettre parfois à un étudiant de faire « comme » ou « à la manière de ». Sans doute peut on trouver quelques avantages dans certaines pratiques d’ « imitation », vraisemblablement pertinentes pour enseigner momentanément le dessin, la gravure, la peinture, l’interprétation musicale, la chirurgie, le tir à l’arc… Mais pour apprendre à faire un projet d’architecture, qui relève de la création et non pas de l’interprétation, je n’en ai jamais rencontré.

J’avais une fois livré à un groupe d’étudiants quelques critiques sur la Sarabhai, pensant que le projet qu’ils menaient vaillamment gagnerait à explorer quelques concepts fondamentaux de composition repérés dans le chef d’oeuvre: l’influence de cette critique sur leur travail immédiat fut un peu décevante… Peut être un jour, plus tard, une autre entrevue avec le chef d’œuvre, une autre critique, les fera progresser ? C’est si difficile de transmettre ce que l’on commence à connaître.

J’essaie de transmettre les choses de l’architecture, d’une partie seulement de l’architecture (celle que je connais et que je cherche à connaître) avec relativement peu d’images. Dans mon travail, comme à l’école, je ne sais, ni ne veux, séparer le quoi du comment. Je peux expliquer tout ce que je fais.

Pour bâtir un espace, il faut œuvrer dans un système de représentations complexes dont les images sont très codifiées: savoir interpréter un plan et une coupe nécessite des années d’apprentissage. Le dessin et les pauses entre les phases de dessin, qui constituent l’activité critique, permettent seuls de découvrir ce que le projet peut devenir.

Dans quelles autres disciplines et où puisez-vous votre inspiration ?

LT : Quel beau mot que INSPIRATION.

En tant qu’architecte, je ne suis inspiré que par les choses de l’espace. Les espaces, bâtis ou projetés, des chefs d’œuvres d’architecture sont inspirants. Je voudrais bâtir une école d’architecture inspirée par les espaces du Kimbell !

J’envisage l’inspiration comme la rencontre entre des fragments de réalité (site, client, règles, budgets, délais) et un désir d’espaces. Le projet est le chemin qui transforme cette rencontre en nouvelle réalité que l’autre va habiter. Cette rencontre n’est possible qu’à force de travail sincère et patient. Ne pouvant dissocier le quoi du comment, je ne peux projeter que ce que je pense pouvoir bâtir.

L’architecture vernaculaire est toujours inspirante parce qu’elle livre spontanément des vérités tectoniques : le rapport au sol, le rapport au ciel, l’économie de moyens pour durer dans la nature… J’admire la beauté d’un mur : ne pouvant, ni ne sachant, l’imiter, je cherche à connaître les principes qui l’ont fondé : Ceux ci sont parfois voilés par l’épaisseur du temps, ou de mon ignorance.

L’activité critique qui est la base de toute action projectuelle (qui contient l’analyse) nourrit la rencontre et l’inspiration. L’activité critique nécessite quelques bases théoriques, un peu de méthode et beaucoup d’intuition. C’est la critique qui permet de partager des points de vue à l’atelier comme à l’école ; Parfois un collaborateur ou un étudiant pose une question troublante : celle-ci peut devenir inspirante et permettre au projet de continuer sa quête de vérité.

Je suis très réceptif aux choses de la musique. La bonne musique me sidère, m’envoûte et me ravit. Mais le monde de Miles Davis ou les préludes de Bach ne m’ont jamais inspiré le moindre espace. J’aime plonger longtemps dans les œuvres des grands musées mais je finis hélas souvent par observer le bâtiment. Je ne sais pourquoi, en tous cas pas encore, la peinture de Cy Twombly me bouleverse. Soulage est un architecte: certaines eaux fortes sont des mondes d’espaces et de lumières : il compose avec peu de moyens, peu de directions, il sait accueillir ce qui vient, il est libre. Je me méfie un peu des rapprochements hâtifs entre sculpture et architecture: Les merveilleuses sculptures de Oteiza proposent des dispositifs spatiaux qui peuvent être inspirants pour projeter un espace architectural, ou plutôt la maquette d’une espace projeté, car c’est une autre affaire que de le bâtir.

Et puis il y a le cinéma ! Les œuvres de Andreï Tarkovski, Satyajit Ray, Wim Wenders, Jean Luc Godard, Michelangelo Antonioni, m’apparaissent à chaque contemplation comme des prophéties. Christian Bobin me rappelle l’enfant que je vais devenir…

Vous êtes enseignant à l’école d’architecture de Toulouse, Comment le rapport au modèle permet-il de construire de futurs architectes ? Comment transmettre la méthode de s’approprier, d’utiliser et de déconstruire la référence ?

LT : « Construire un futur architecte » est une expression que je désire critiquer: Les étudiants sont des êtres en devenir: on peut construire des savoirs et les livrer, les partager avec des personnes qui envisagent de devenir architectes. Dans la très grande majorité des écoles d’architecture, on se contente de paramétrer l’esquisse des profils espérés des architectes du futur. Lorsque ceux-ci, au sortir de leurs études, se réveillent dans le même présent que leurs contemporains, les premières rencontres sont souvent douloureuses…

Les écoles françaises sont réglées par des objectifs de «formations initiales», complétées par des «formations permanentes» distribuées ça et là : elles ne peuvent pas former des architectes. Au mieux peuvent elles proposer quelques parcours de connaissances, quelques débuts d’apprentissages pendant lesquels ont lieu quelques rencontres ?

Je n’ai pas de modèle proprement dit à proposer… Il y a de merveilleux exemples que l’on peut montrer en prenant soin de les situer (quoi, comment…), de tenter d’expliquer en quoi il sont des manifestes en un temps donné, ce que nous en comprenons, ce que nous ne parvenons pas à comprendre. Lorsque je tente de démontrer la puissance d’un chef d’œuvre ou d’une œuvre qui m’inspire, je dois veiller à ne pas créer ou alimenter quelque idolâtrie. Le message est toujours le même : Allez donc voir ces œuvres que je crois essentielles, allez voir toutes celles que vous voulez, mais tâchez de construire votre jugement en prenant appui sur votre expérience des espaces bâtis.

Au couvent de La Tourette j’ai du tout recommencer. Si vite, si lentement. Quelle joie d’apprendre du silence. Toute école devrait n’être que cela : une trêve joyeuse.

Luigi Snozzi évoque « Niente è da inventare, tutto è da reinventare » - « rien n’est à inventer, tout est à réinventer ».

LT : J’ai l’impression qu’en France, sans doute à cause de la mauvaise face des beaux-arts qui sévit encore très largement (il y avait, semble t’il, une bonne face des beaux arts), on traduit cet aphorisme de façon tordue : « Rien n’est à inventer, il suffit de réinterpréter » : Et voilà confortés les grands professeurs et encyclopédistes de tous bords, parés à refourguer les formules et les modèles du passé.

Luigi Snozzi était un grand architecte. Ses merveilleuses analyses urbaines, de la ville construite dans le temps, lui ont enseigné que les concepts révolutionnaires de la première modernité étaient inopérants pour bâtir dans notre temps déchiré… Il cherchait sincèrement et radicalement les leçons du passé, y compris celles de Le Corbusier. Il y a du Plan Voisin dans le projet de la Deltametropool.

Pour les français, je propose un complément « bouddhiste » à l’aphorisme de Luigi Snozzi :

Sans recommencement, pas de commencement.

Les références proviennent des voyages, des visites, de la toile géante d’internet mais aussi par des recherches de documentation dans les livres. Quel est votre rapport aux livres et aux références bibliographiques et iconographiques? Sont-ils un support de travail ?

LT : J’ai l’impression qu’il y a très peu de livres qui traitent véritablement d’architecture. Les véritables architectes écrivent trop peu. Les enseignants écrivent trop, pas très bien, et presque toujours sur des sujets très savamment positionnés « autour » de l’architecture.

- Je lis des articles dans la revue Le Visiteur qui mène un travail solide et cohérent.

- Je surveille les ouvrages des éditions du Linteau … 

- Je suis en train de lire très lentement le dernier traité d’architecture (Conseil de Snozzi) : L’espace architectonique de H. Van der Laan (quinze leçons sur la disposition de la demeure humaine): une merveille de clarté.

- Actuellement je survole émerveillé, n’ayant jamais vu son travail, une monographie de Mendes Da Rocha.

- Aucun livre ne m’a annoncé, même sommairement, le bonheur de découvrir l’œuvre de Siza.

- Je n’ai commencé à entrevoir Aalto qu’après le choc de la découverte physique de son œuvre et des lumières de son étrange pays.

- J’attends avec impatience une traduction des textes d’Alberto Campo Baeza (Editions Cosa Mentale).

À l’agence, avez-vous une bibliothèque partagée? Comment se constitue, s’organise et s’utilise-t-elle ?

LT : Non, Je me suis récemment débarrassé d’ouvrages techniques acquis lorsque je débutais comme praticien indépendant afin de me rassurer. Nous déjeunons souvent devant le bureau et échangeons sur les livres à lire, à relire…

Aucune revue d’architecture dans le bureau: Jadis j’aurai pu partager quelques bons numéros de Lotus International, Quaderns, Casabella, Oppositions, Rassegna, Architecture d’Aujourd’hui (lorsqu’elle été dirigée par B. Huet).

Ma bibliothèque (113 X 226 cm) est dans la maison familiale : je ne lis que pendant certains week-end et souvent les même livres.

Quels sont vos critères de choix lors de l’achat d’un ouvrage d’architecture ?

LT : Qu’il traite véritablement d’architecture. Que la mise en page (très difficile de composer des textes avec des documents graphiques et des photos de formats divers) permette une lecture apaisée : Un mauvais graphiste peut être aussi nuisible qu’un mauvais décorateur énervé.

Il me semble que je n’ai jamais découvert un livre d’architecture dans une librairie, sauf peut être le premier que j’ai lu, à seize ans : « Quand les cathédrales étaient blanches » - Le Corbusier.

Pour parler et communiquer sur votre pratique, de qui vous accompagneriez-vous, que publieriez-vous et sous quelle forme ?

LT : Cela dépendrait de la visée.

- Pour chercher des clients (sympathiques, riches et cultivés): de belles photographies portées par un attaché de presse et un budget conséquent pour tenter de les publier dans quelques magazines de consommation à fort tirage associés à quelques sites numériques branchés.

- Livrer une conférence sur son propre travail constitue un redoutable exercice qui permet de classer, nommer les choses qui nous tiennent, clarifier certains (re-) commencements…

- Si je pouvais régulièrement lever la tête du guidon professionnel, j’aimerais être capable de rassembler certaines traces de mon modeste travail pour mieux les ordonnancer que sur le site internet du bureau, les redessiner (ou les faire redessiner… ?), les critiquer à nouveau en bonne compagnie, afin de patiemment resserrer mon Credo (comme disait Vacchini), influencer le prochain projet: être capable de dire : «Voyons voir : cela je ne devrais plus le faire, j’en ai fait le tour ou presque. En revanche, ne faut il pas chercher de ce coté là ? ».

Ne faut il pas se donner le temps de réfléchir ?

Et toujours simplifier. Simplifier.

En conclusion, pouvez-vous citer 3 publications d’architecture qui vous accompagnent dans votre vie d’architecte ?

/ Louis I. Kahn, Complete Work 1935-1974, de H. Ronner et S. Jhaveri - Birkhäuser Editions

(Ce livre étant épuisé, je recommande l’excellent Louis Kahn par Robert Mac Carter - Phaidon Press)

/ Le Corbusier (« et Pierre Jeanneret … et son atelier rue de Sèvres 35 »), Œuvre complète en huit volumes, de W. Boesiger - Editions d’Architecture Zurich

/ Mies van der Rohe at work, de Peter Carter - Phaidon Press

Ces 3 ouvrages constituent une base : ils contiennent des textes, des photographies mais aussi des dessins, des plans et des coupes. Je chemine régulièrement dans quelques projets, construits ou non, pour tenter d’en découvrir le « quoi », ne disposant partiellement que du « comment » (qui contient le « combien »).

Kahn a si bien écrit pour tenter de connaître la nature profonde et universelle de l’architecture : Il faut lire et relire « Silence et Lumières » – Editions du Linteau. Grâce à Kahn, on peut commencer à comprendre mieux les œuvres du passé, remonter jusqu’aux « commencements » de l’architecture…

Corbu veut nous convaincre d’un futur meilleur grâce à l’architecture : Son œuvre est plus difficile à comprendre sur le papier et ses textes lyriques (attaques et défenses) peuvent brouiller l’interprétation. Les huit tomes de l’œuvre complète, qu’il a lui même commencée, constituent une base très incomplète pour commencer à connaître son œuvre immense.

Aux plus réfractaires (aux français !), je recommande de lire (avant de voir la chapelle de Ronchamp puis le couvent de La Tourette puis l’unité d’habitation de Marseille, puis la villa Savoye, puis la villa Laroche): "Voyage d’Orient 1910-1911", puis le premier chapitre (Préambule) du "Modulor 1", puis "Quand les cathédrales étaient blanches", puis "Vers une architecture", puis…

Mies n’a presque rien écrit mais grâce au travail de Fritz Neumeyer qui a creusé tous les petits textes (conférences, articles….etc) et toutes les sources théoriques de l’architecte autodidacte dans Mies van der Rohe – Réflexions sur l’art de bâtir (Ed. Le Moniteur), il est possible de commencer à saisir la portée immense de ce génie.

Un autre ouvrage est souvent sur ma table: Livio Vacchini – Capolavori (Editions du Linteau) ; tous les textes (y compris la préface de C. Devillers) sont puissants et inspirants.

Partager 3 images de références en expliquant leur importance pour vous ? et pourquoi ?

° Couvent de La Tourette - Eveux / L’Arbresle, France (1957-1960) - Le Corbusier

Photo : Camille Martel

Au couvent de La Tourette j’ai du tout recommencer. Si vite, si lentement.

Quelle joie d’apprendre du silence. Toute école devrait n’être que cela: une trêve joyeuse.

° Maison Farnsworth - Plano Illinois, USA (1946-1951) - Ludwig Mies van der Rohe

Photo : Anastasia Giraud

Lorsque j’étais étudiant, j’étais attiré, comme tant d’autres, par le travail de Mies : les photographies noir et blanc, le plan sommairement représenté avec quelques détails de la Farnsworth (seuls documents disponibles à l’époque) me fascinaient sans que je puisse en comprendre le début de la portée. Plus tard, découvrant l’œuvre américaine de Mies mais n’ayant pas pu voir la Farnsworth, j’ai entrepris de la dessiner entièrement en traduisant (pied-pouce / cm) les détails publiés dans le G.A. DETAILS N°1 afin de tenter naïvement de compenser l’inconcevable lacune de mon voyage américain… Mais c’est grâce aux lumières de Christian Devillers que j’ai pu commencer à la voir ; Ce chef d’œuvre hante tous les modernes mais combien la connaissent ? Il y a quelques années, j’ai livré le meilleur cours de « construction » et de « représentation » que je puisse concevoir : pendant trois semestres, des étudiants enthousiastes ont dessinés et cotés tous les plans et tous les détails de la Farnsworth.

Extrait de la note de synthèse : … « Comprendre comment les choses sont bâties, c’est à dire comment le vide prend place entre la terre et le ciel et puis comment les «ouvrages pleins» servent ce vide: ce qui est très difficile… et très facile ! Si l’on est patient et rigoureux, quelques récompenses surgissent : en interrogeant le comment ou le combien (comment cette chose est mise en oeuvre, quelles valeurs dimensionnelles dominent la composition ?), on découvre les principes qui gouvernent les assemblages techniques, c’est à dire que l’on devient capable de comprendre l’origine d’une décision ou plutôt le faisceau des décisions projectuelles qui conduisent l’œuvre vers son unité, vers sa clarté. »…

° Yale Center for British Arts - New Haven USA (1969-1974) - Louis I. Kahn

Photo : ?

Un chef d’œuvre que louis Kahn n’a jamais vu. De nombreux projets, pendant lesquels il se raconte une drôle d’histoire avec le Palais de Doges, précèdent le bon projet au cours duquel il renonce à bâtir littéralement autour d’une cour. Comme dans chacune de ses oeuvres, il invente une façon de rentrer. Il compose dans un volume imposé par la règlementation urbaine et crée l’ordre d’une structure apparente après avoir renoncé à ses obsessions de « tours de fluides servantes » pour servir la continuité des espaces intérieurs (et annoncer au bon moment quelques économies) en réglant laborieusement quelques raisonnables « tuyaux ».

Les proportions (tout ou parties) sont parfaites. Il invente une façon de composer des baies en sculptant toutes sortes de lumières sur les surfaces de verre et d’acier. La nuit le bâtiment continue de nous dire son bonheur d‘être là. Malgré les contraintes d’un programme hétérogène (galeries muséographiques, bibliothèque, salle de conférence, commerces, cafeteria, bureaux, locaux techniques) les dimensionnements des pleins servent des espaces fluides, rythmés, profonds ou règnent calme luxe et volupté… Kahn propose là, grâce à l’invention d’un système de toiture composite qui transmet des lumières diffuses et filtrées, une façon merveilleuse de composer des espaces profonds avec des cheminement muséographiques clairs selon un système de transparences extrêmement savant. La « flexibilité » relative des cimaises soumises aux éclairages complémentaires et aux cheminements de l’air conditionné vient servir ces transparences dans une lumière constante et parfaitement dosée. On se tient là comme dans un palais vers le hall duquel nous pouvons revenir pour contempler les ombres d’un cylindre muet qui se dilate selon nos déplacements… cette visite fut un choc lent et simple: Je ne me souviens d’aucune œuvre exposée (raté quelque Gainsborough…) si ce n’est un puissant Turner étrangement proche d’une baie qui cadre le campus de Yale et nous permet d’apercevoir le premier chef d’œuvre de Kahn, de l’autre coté de la rue.

En relisant mes réponses, je suis contrarié par l’idée qu’aucune des trois images finalement choisies ne présente un projet ou une œuvre affrontant les questions de l’habitat groupé et de la ville : ce manque correspond aussi à quelque frustration professionnelle que j’essaie d’apaiser…

Le projet de Halen (Berne 1957-61) d’Atelier 5 est un chef d’œuvre d’architecture et d’urbanisme qu’il conviendrait de critiquer dans toutes les écoles d’architecture.

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